Créer de la compétence collective par la dialogique

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Créer de la compétence collective par la dialogique

 

« Comment concilier l’explication du monde –et ceci dès le niveau des entités et des phénomènes élémentaires- avec la reconnaissance de cette donnée que « le tout est plus que la somme des parties »

Jean-Paul II, Discours à l’Académie pontificale des Sciences, 31/10/92

 

Les Institutions gérant le champ du social aujourd’hui travaillent de plus en plus en partenariat.

Mais, outre que chaque Institution a plutôt coutume de se préserver de l’externe, la loi interdisant la transmission des informations[1] sur l’individu entre professionnels, crée un contexte d’ouverture/fermeture appelant ceux-ci à entrer dans une pensée dialogique[2], afin de pouvoir créer des réponses par-dessus cet antagonisme.

Cet exemple n’est qu’un parmi beaucoup d’autres à illustrer le dépassement auquel nous convie l’environnement professionnel complexifié d’aujourd’hui, mais il est assez signifiant pour nous permettre de dérouler une lecture plus complète des nouvelles pratiques à initier dans ce contexte.

1)   Le contexte dialogique de l’action partenariale

 

« Je considère le développement cognitif comme un essai de la part du sujet de se former et de reformer constamment  une sorte de balance entre la proximité et la séparation, l’ouverture et la fermeture, la mobilité et la stabilité, le changement et l’invariance. » Edith Ackermann, Constructivisme et constructionnisme, quelle différence ?

 

Depuis longtemps déjà la question s’est posée à propos des écrits en travail social : comment, dès lors que la situation d’un usager nécessite de travailler à plusieurs sur son cas, refuser de transmettre ce qui permettra à l’autre de trouver une solution, de prendre une décision, de se montrer compétent en atteignant les objectifs que son Institution lui a fixés par contrat. Comment construire ensemble une hypothèse de travail avec/sur l’usager ou le patient, sans se donner les moyens de l’argumenter, de la nourrir, de la rendre intelligible et intelligente ?

La loi, il est vrai, est le plus souvent en retard sur les faits, puisqu’elle formalise des pratiques que les Professionnels ont déjà fait émerger de leur réalité mouvante, pressés par les contraintes de celle-ci. Elle se présente officiellement comme un cadre facilitateur de l’action, mais lorsqu’elle va moins vite que les modifications rapides du contexte, elle engendre encore un ralentissement  de la décision et de la réaction.

Néanmoins, il n’est pas envisageable de faire sans elle, ou de l’outrepasser, alors qu’elle est encore la référence collective de base pour agir dans les sociétés de droit.

Par ailleurs, le changement de contexte professionnel : l’extension des compétences sociales des Conseils Généraux par la loi de décentralisation (protection de l’enfance, protection maternelle et infantile, programmes d’aides et de secours divers), le partage des compétences et décisions entre les acteurs du social sur un même dispositif ou  une même personne (Caisse d’Allocations familiales, Conseil Général, Juges, Associations, Education nationale, etc, et désormais le Maire de la commune, au rôle renforcé par la loi du 5 mars 2007 sur la prévention de la délinquance) ne permet plus un traitement de la réalité découpée comme naguère linéairement par métier, ou en « silo » par Institution, mais appelle des réponses transversales.

Transversalité obligeant les professionnels à partager les informations, non seulement pour transformer ces dispositifs lourds et compliqués en services efficaces vers l’externe, en direction de l’usager, -car ce sont bien les professionnels qui leur donnent vie et relation à la réalité humaine- mais aussi pour pouvoir fonctionner en interne dans leur Institution, chacune n’ayant qu’une information trop partielle sur la problématique à traiter et sur l’usager en question.

Voilà donc l’équation de notre dialogique posée : ne pas faire l’une sans l’autre (pas de partenariat sans la loi), ne pas faire avec l’une ou l’autre (la loi ou le partenariat), mais faire avec l’une et l’autre, ce qui veut dire oublier la logique aristotélicienne du tiers exclus qui nous a si durablement formatés, pour faire coïncider les contraires jadis inconciliables.

Pourtant, dès lors que l’on réfléchit en s’interdisant de réduire l’un des termes à l’autre, on trouve un reliant supérieur aux deux autres qui permet de les conserver en tant que contraires. Qu’est-ce qui rassemble ici  à la fois secret professionnel et partenariat, et nécessite cette fermeture/ouverture ?

La protection de l’individu.

Si l’on sépare les deux injonctions, on protégera l’individu sans agir sur son sort, ou on agira sur son sort sans le protéger.

L’objectif supérieur de ces contraires est de protéger l’individu en faisant avancer  son sort (et avec lui si possible !)

Cet objectif supérieur[3]  induit obligatoirement un environnement « étendu » de l’action : plus de partenaires, plus de décisions communes, plus d’interactions entre les acteurs.

On peut alors assimiler cette extension de l’environnement professionnel du travail social à un changement d’échelle. Or, tout changement d’échelle appelle l’augmentation de la complexité du système qui opère.

Cet environnement étendu, complexe, pose des problématiques complexes elles aussi, c’est-à-dire enchevêtrées, où il est difficile d’isoler une thématique et de la traiter en tant que système fermé.

Les réponses qui risquent d’êtres plus adaptées à cet enchevêtrement des problématiques induisent elles aussi un changement d’échelle, où  l’acteur individuel n’a pas suffisamment de « globalité » pour  construire une réponse complexe. Il doit alors a minima aller chercher un partage d’informations, d’expériences, de modélisations auprès d’autres acteurs et construire avec eux une réponse partenariale.

La complexité appelle donc l’intelligence collective – ce qui a priori ne devrait pas paraître révolutionnaire, tant il est vrai que l’espèce humaine a certainement toujours fabriqué du collectif pour répondre à ses défis et ses ennemis.

Mais c’est d’une autre forme de collectif dont nous avons besoin aujourd’hui : nous avons à  co-construire le sens de ce que nous devons/voulons faire ensemble, car il n’est pas (ou trop peu) donné par les cadres de l’action que nous avons jusqu’alors construits et qui convenaient à une échelle du faire plus réduite, nous en avons ici l’exemple avec la loi qui contredit l’ouverture partenariale pourtant nécessaire à la production de réponses plus complexes.

Or en ouvrant le système, on le soumet aussi à de nouvelles contraintes

 

2)   De nouvelles  contraintes pour l’action

 

« Ce que sera le futur dépend en bonne partie de ce que nous saurons faire dans le présent » Miguel Benasayag et Gérard Schmit, Les passions tristes

 

Ce paysage complexifié, en obligeant à une production plus collective, engendre d’autres contraintes pour l’action que celles auxquelles était habitué l’individu. Et il n’y a pas que les problématiques qui sont enchevêtrées, les contraintes nouvelles émergeant du partenariat tissent aussi ensemble un maillage complexe autour de l’action en environnement élargi.

  •    L’auto-complexification du système d’information

 

Ainsi travailler en partenariat aujourd’hui suggère-t-il l’émergence d’un « champ » commun qui va bien au-delà du simple agrégat de pratiques ou de bricolages solutionnaires. Il ne s’agit pas non plus de simplement « partager » l’information, car le nécessaire partage de l’information va alimenter un système informationnel complexe d’interactions, qui risque fort de modifier le système initial de compréhension de chaque acteur. C’est cette  rétro-action  auto-alimentante de complexité qui va faire que l’information partagée construit un autre système que celui qui apparaissait à chacun des acteurs.

 

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Ce partage de l’information sur l’Autre se heurte en l’état de nos formatages sociétaux d’aujourd’hui [4] à un certain nombre de barrières, de freins issus de nos diversités. Et plus le nombre d’acteurs croît, plus il est difficile de construire sur  la diversité.

La diversité nous est d’abord conflictuelle, en témoignent les énormes efforts de temps, de bonne volonté, et de moyens divers accordés au Grenelle de l’environnement, dont la nécessité du sujet n’est en outre pas remise en question…Ou la lente élaboration d’un système d’action commun à l’Europe, via un Parlement de 27 pays, fait de multiples auditions, commissions, débats en séances plénières, itérations permanentes entre les groupes d’acteurs et décideurs. Comment construire ensemble un système d’information commun, qui nous soit vraiment commun, sans passer par ce qui nous apparaît aujourd’hui, filtré autant par l’état insuffisant de nos connaissances sur la construction collective que par l’incapacité individuelle à concevoir un système collectif aussi vaste, autrement que comme un entrelacs de contraintes non maîtrisables dont on ne voit que la complication ?

Il faut sans doute se résoudre à regarder d’un oeil de fourmi ce lent processus de complexification d’une intelligence plus collective, produit et producteur d’une information différente du système, puis d’un système différent…et se résoudre de même à n’y être individuellement qu’un porteur de brindille.

Pourtant  le changement d’échelle se profilant (planétarisation), nous oblige déjà  à construire « du même » dialogiquement, par-dessus nos diversités, -dont on ne peut souhaiter qu’elles disparaissent –  ne serait-ce que pour survivre[5], face au risque de dispersion pouvant résulter de l’accroissement informationnel de nos diversités.

  •   Les diversités micro-culturelles

La confrontation des différents acteurs implique une confrontation des  diversités culturelles, ce qui est le plus souvent vécu comme un réseau de contraintes difficile à pénétrer.

On conçoit évidemment à un niveau macro la différence entre un Chinois et un Européen, imaginant fort bien ce qui risque de les opposer. On connaît l’analyse de Geert Hofstede[6] visant à éclaircir le rôle que joue la culture dans le management, l’identité culturelle se définissant à partir de quatre dimensions que sont la distance hiérarchique, le contrôle de l’incertitude, l’individualisme et les valeurs masculines / féminines, dont la combinaison dessine géographiquement dans le monde des ensembles de mentalités, motivations et valeurs différentes.

On a moins étudié le niveau micro alors que les divergences de construit, aboutissant notamment à la lecture de la réalité de l’Autre sur laquelle on va travailler ensemble, entre un éducateur spécialisé, une assistante de service social, et un gestionnaire, semblent tout aussi importantes.

Tout d’abord parce qu’ils appartiennent à des Institutions différentes, qui ont pris le relais de  leurs formations initiales pour les accoutumer à décoder l’Autre selon une logique unique.

La pluridisciplinarité veut dire la chose : le désir de faire ensemble, mais à partir de disciplines différentes.

Sauf qu’elle sous-estime l’état de notre enfermement à l’intérieur d’une logique unique, nécessaire porte d’entrée, certes, pour aborder la réalité professionnelle, mais  qui se transforme en contrainte forte dès lors qu’il s’agit de savoir en sortir pour partager notre lecture de l’Autre, de son contexte, notre lecture du monde enfin, car c’est de cela dont il est question à travers ce que l’on voit de l’Autre et ce que l’on en dit.

  •   Les langages

Car nous nous disons le monde par le langage, et dans le cas de professionnels, par un jargon (dans l’acception non péjorative de « langue propre à une profession »).

Les Travailleurs sociaux ont un jargon, les Administratifs en ont un autre, les Médecins un autre encore, chaque catégorie a ses codes. Qui parlera par sigles incompréhensibles à quiconque ne travaille pas sur le même dispositif[7], qui par périphrases engendrant l’ambiguïté (« une famille rencontrant des problèmes d’hygiène ou d’alcool », « droit au logement opposable ») pour qui n’a pas la même formation, qui par un terme polysémique auquel chaque catégorie professionnelle attribue une valeur différente (l’« homéostasie » peut ainsi être synonyme de fermeture du système ou de régulation positive, un feed-back « positif » sera connoté comme une amélioration notoire d’un état par variations, ou une permanence peu enviable d’état).

La pluridisciplinarité butte sur cet écueil, qui demande aussi un temps de mise en commun, d’explicitation, un temps de construction collective sur le langage.

Ce que l’on dit ne va pas de soi pour les autres et c’est une contrainte à prendre en compte dans les règles d’un vrai travail en commun, où l’on ne peut se contenter de juxtaposer des informations, sous peine de ne rien créer, de ne rien produire d’autre que la description monadique par chacun de son existant.

  •   La transgression des cases

 

Les plus nombreuses de nos Organisations professionnelles sont encore construites sur le modèle taylorien de la compétence par  « cases »[8], croisement d’un grade hiérarchique et d’une logique métier. Ces cases devraient rester une référence de l’action commune et une facilitation pour la réactivité de la structure à la réalité, pour son adaptation à son contexte. Or, pour différentes raisons culturelles et historiques[9], en France on s’enferme beaucoup dans cette fausse protection individuelle de la case, qui confine de plus en plus à l’asphyxie.

A la place d’ouvrir le système pour l’adapter au changement d’échelle du contexte, on essaie de borner son extension en multipliant les frontières de cases. Autant essayer d’endiguer l’atmosphère pour en protéger la Terre ! Il n’empêche que le vrai travail partagé par plusieurs professionnels ou par plusieurs Institutions sur une même problématique pose la même question, citée plus haut, que la loi. Comment faire dialogiquement  par-dessus l’opposition de la case enfermante et de l’ouverture de la frontière ? Comment fonctionner en réseau par-dessus les cases enfermantes ? Il faut bien entendu trouver ce qui rassemble les contraires, l’intérêt ou l’objectif supérieur : c’est qu’ensemble, nous allons créer une réponse (dans son acception large de ressources, solutions, moyens) que nous n’aurions jamais eue tout seuls. Actuellement, s’il est difficile aux structures de se rapprocher pour travailler ensemble, ce sont d’abord les individus qui supportent, au premier degré, la contrainte des paradoxes engendrés par cette extension des acteurs dans un faire commun. Ce sont eux qui trouvent et construisent le sens de ce qu’ils partagent, sans que la structure ne valorise forcément cet effort-là, puisqu’elle continue de ne pas le comptabiliser dans la grille répertoriée des compétences, les évaluations de professionnels demeurant majoritairement individuelles.

 

  •   Vers une transdisciplinarité ?

 

On commence donc à travailler en pluridisciplinarité dès lors que l’on sort de la juxtaposition des construits existants. Peut-on imaginer d’aller un peu plus loin, et qu’un  partenariat initie de la transdisciplinarité ? C’est Jean Piaget qui invente le terme, ce qui est peu surprenant de la part de celui qui a consacré sa recherche à la question de la construction des connaissances, commencée avec les bases de la psychologie de l’enfant, et terminée avec la création du Centre International d’Épistémologie Génétique  de Genève. Une posture transdisciplinaire, dépassant les disciplines, est forcément dialogique. Elle demande donc un langage commun, c’est-à-dire explicité, puisqu’il ne va pas de soi, et cet effort de mise en commun qui paraîtra fastidieux aux experts disciplinaires, relève déjà d’une construction du réel commune, différente, ouvrant sur une pensée collective co-produite par les différents construits individuels, et les dépassant.

Il s’agit là d’un processus gourmand en temps, en explicitation, et en appropriation individuelles et collectives. Les Organisations renâclent toujours à envisager cette phase pourtant nécessaire au « trans ». Elle sera néanmoins obligatoire dès lors que l’on aura besoin d’une représentation collective, dont le point de départ est un sens commun ayant émergé des confrontations disciplinaires. Peut-on faire l’économie de la question : « que voulons-nous faire ensemble ? »  en passant directement à « comment allons-nous faire ensemble ? » Posée ainsi la démarche apparaît stupide, alors qu’elle est le reflet de l’ordre suivi si fréquemment dans la réalité professionnelle.

Toute intelligence collective ne peut se constituer que par l’enchevêtrement des construits individuels, et ce processus  ne se décrétant pas, on ne peut ni en décider la fin, ni prédire ce qu’il créera.

C’est là que les Organisations professionnelles ne suivent plus. En voulant enserrer ce processus (et bien d’autres aussi) dans un planning et une programmation factuelle, voire procédurale, elles le tuent dans l’oeuf ! On ne maîtrise pas la création individuelle, pourquoi maîtriserait-on la création collective ? Là encore, contrainte paradoxale pour les acteurs : « créez collectivement des ressources qui n’existent pas dans notre échelle  habituelle, mais qu’elles entrent dans notre échelle de temps ordinaire » !

Il semble difficile en l’état de notre organisation aujourd’hui, de lui demander d’agir en « trans ». On commence de parler de transversalité comme contrepoint à la seule verticalité, dont on comprend la fonction étouffante pour l’action.

Mais la vision dialogique qu’elle nécessite suppose la reconnaissance dans les habitudes professionnelles du « tiers inclus »[10] alors que nos Institutions fonctionnent encore sur la logique aristotélicienne du « tiers exclus ». Paradoxe encore : le partenariat appelle le tiers inclus, un produit commun supérieur aux appartenances, mais chaque structure partenaire est dans le tiers exclus, c’est-à-dire existe d’abord en étant identifiée différente (si je suis la Caisse d’Allocations familiales, je ne suis pas le Conseil Général…etc. et je m’identifie par cette différence)

On voit donc bien que la mise en partenariat appelle la dialogique, forme de pensée qui seule peut surpasser sans les réduire les contraintes nouvelles, restant paradoxales dans un fonctionnement linéaire.

Les professionnels ne peuvent y parvenir que s’ils se donnent le droit d’avoir de nouvelles pratiques répondant au contexte élargi qu’ils ont eux-mêmes créé par le partenariat.

 

3)   Inventer ensemble pour faire

 

« Il nous faut inventer des moyens de modifier sans cesse notre point de vue et d’adapter rapidement notre façon de penser quand émergent de nouvelles connaissances. Nous pouvons changer le monde dans lequel nous vivons si nous pouvons changer notre mentalité » Muhammad Yunus, Discours de réception du prix Nobel de la Paix, Oslo, 10/12/2006

 

Car on ne pourra faire autrement avec « toujours plus de la même chose » ! Le contexte général de cette extension d’échelle défie bien évidemment les savoir-faire établis par leur succès d’antan. L’élargissement des acteurs appelle notamment qu’ils  co-construisent le sens de leur action commune.

Celui-ci n’est  donné exogènement ni par le contexte, ni par les représentations individuelles des acteurs en présence. Ce qu’ils veulent/peuvent faire ensemble émergera de la confrontation de leurs représentations individuelles, du partage de leurs informations, qui viendra à son tour réorganiser celles-ci.

Ce processus enchevêtrant les informations et les représentations de chacun, construit une « représentation collective [11]», de l’ordre de l’émergence[12], qui est un bâti collectif, qu’aucun des acteurs ne possédait en soi.

Ce processus est d’ailleurs assez peu visible du point de vue intérieur  individuel, car cette conscience  demande à chaque acteur de se voir penser dans le système en même temps qu’il observe le système qui se crée.

Sur le schéma suivant, on peut voir que cette émergence se construit à partir des intentionnalités individuelles (c’est-à-dire la représentation que chaque acteur a du thème lorsqu’il entre dans le champ commun à travailler), du contexte de l’action collective (où entrent la vision des contraintes, des données et des informations qu’ont les acteurs en lien avec l’action à mener), et du projet, qu’il faut entendre non comme une action ponctuelle, mais comme le processus, le cheminement, que les acteurs vont connaître dans et par ce champ commun.

Image1

 

Schéma 2 : la représentation collective

 

La représentation collective est donc une création émergente qui n’est pas figée mais va s’autoalimenter en processus collectifs, tels que la confiance, l’affect ou la créativité, en une sorte de spirale  incrémantante[13].

On peut ajouter, d’après nos observations, que cette forme collective comporte le plus souvent trois dimensions qui s’inter-nourrissent.

Une dimension contextuelle : le construit d’un ensemble d’individus sur une problématique les ayant rassemblés en partenariat, s’étaye à partir du contexte dans lequel s’enracine la rencontre du groupe et de la problématique. Celui-ci évoque les contraintes, les données, les informations, l’historique, et sa position, son statut par rapport à la problématique, ce qui fait qu’il est là, bref il aborde la co-construction du sens par ce premier degré, descriptif pourrait-on dire, puisque le groupe va décoder la réalité en énonçant le contexte de celle-ci (décodage contextuel du contexte,  qui, en tant que construit immédiat de ces acteurs-là, est donc éminemment modifiable).

Un deuxième degré repérable de co-construction du sens est fonctionnel.

Les acteurs en présence évoquent et cherchent une fonctionnalité, qu’ils appellent « solution », décision ou action, par laquelle ils essayent de créer une meilleure adaptation à leur environnement (ici professionnel), en un cheminement peut-être voisin de l’accommodation[14] piagétienne, mais ici collective. Ils pensent donc ensemble par le biais de se rendre (plus)  fonctionnels, c’est souvent un stade où ils mobilisent et énoncent outils, méthodes et expériences pratiques.

Le troisième niveau  qui entre dans cette co-construction du sens est l’éthique. Le groupe en vient à se poser des questions éthiques sur le sens de son action, sur son implication humaine : « Pour quoi faire ceci ? », « Quelles vont être les conséquences ? » «  Qu’est-ce qu’on veut faire en procédant comme cela ? » sont les questions arrivant spontanément à ce moment. Il y a toujours un individu qui les pose, les autres le suivent en cahotant dans la voie la plus difficile -parce que projective et rompant avec l’illusoire concret de l’urgence-, tout en revenant de temps à autre dans le niveau descriptif pour se rassurer.

Dès qu’un collectif d’individus s’interroge sur le sens de ce qu’ils vont construire ensemble, ils mettent en relation le fonctionnel et le contexte, relation qui dimensionne leur pensée commune dans l’éthique. Ce n’est pas surprenant, dès lors que l’on ancre, à l’instar de von Foerster, l’origine de l’éthique dans l’interdépendance de l’acteur et du système, par opposition à la morale, née de l’indépendance de l’acteur vis-à-vis du système dans lequel il agit[15]. La morale est ainsi une possibilité  de l’homme observateur extérieur du monde, alors que l’éthique appartient à une vision  systémique  où l’homme interagit avec le monde –et donc le crée.

On peut donc avancer  que la morale correspond plutôt à une pensée individuelle, et l’éthique, de par la complexité des interdépendances qui la font émerger,  à une émergence collective.

Ainsi peut-on observer que le sens co-construit collectivement semble toujours se créer à partir du tissage de ces trois dimensions de la lecture du monde, sorte d’archétype  commun aux individualités, et leur offrant un socle qui permet l’élaboration dialogique.

Dans cette co-construction qu’est la représentation collective formée de sens et formant le sens, on peut aussi repérer trois étapes ou moments constitutifs : une première époque où les acteurs expriment leurs opinions et ressentis à propos du thème qui les rassemble. C’est une phase conflictuelle, où l’on jette à la tête de l’autre son individualité, bien décidé à montrer avec elle son appartenance (c’est visible chez les individus comme chez les Institutions) ; une phase ensuite qui semble bloquée, tant les opinions se disent et se répètent en un cercle dont on semble ne jamais sortir.

Puis quelqu’un apporte une information « ouvrante », un peu décalée, une sorte de pas de côté. Et dans cette brèche, plusieurs s’engouffrent en ouvrant subitement leur propre représentation.

Ensuite,  le groupe  commence à construire une autre réalité, plus large, par croisements successifs d’arguments et de visions qui s’enchevêtrent, laissant apparaître d’autres solutions, une visée commune, et quelquefois l’idée d’un faire différent. C’est une phase de créativité et de liberté, les acteurs s’octroyant alors le droit de se désenclaver de l’immédiateté en ce qu’elle a de castratrice : l’urgence, l’utilitarisme, l’économique, se mêlant en un « prêt-à-penser » de ce qui est bien pour l’autre -puisqu’il s’agit ici de travail social-.

Dans tout champ où une pensée collective est nécessaire, la représentation collective est la brique de base. Quand l’on ne se donne pas les moyens de la faire émerger, on n’aboutit qu’à des juxtapositions plus ou moins conflictuelles, qui ne produiront aucune vraie compétence partenariale.

La congruence des valeurs du groupe, la position éthique à laquelle il a abouti, cette production collective doit pouvoir se pérenniser.

On peut déjà entrevoir quelques outils semblant pérenniser cette co-production fragile.

 

Après l’émergence de ladite représentation collective, l‘on voit que tout ne peut être traité par implémentations d’interactions collectives.

Une fois le sens co-construit, il faut pour l’organisation de la suite de l’action,  revenir à un élément individuel : un facilitateur, un médiateur, un coordonnateur[16], fonction d’autant plus nécessaire que le collectif est grand. Tel un liant pictural, quelqu’un doit faire le media, le lien, le tissu conjonctif, entre les divers acteurs ou partenaires, reliant ce qui ne demande qu’à se disperser naturellement : à savoir l’information, le sens, la représentation collective, se dissolvant dans le retour de chacun dans son Institution, sa fonction, sa temporalité.

Celui-ci sera le « garant logistique du sens », non un chef de projet légitimé par une case hiérarchique.

Une « charte des valeurs » ou « charte éthique » cristallise aussi la pensée collective dans les références et limites du collectif, disant aux yeux du monde : « voilà où nous voulons aller, voilà où nous n’irons pas ». C’est un outil de cohérence interne pour le  groupe, qui se donne par là un cadre élargi plus pertinent pour son action  (une charte éthique crée une interaction de règles, et permet donc un système plus large) ; et de cohérence externe, puisqu’il  donne à montrer l’échelle étendue dans laquelle il va désormais fonctionner.

Une autre nécessité due à l’extension d’échelle partenariale apparaît dans l’organisation de l’action : séparer en trois types d’acteur le pouvoir de faire.

Avec une entité de pilotage (représentant les Institutions différentes certes, mais aussi mixant les niveaux de fonctionnalité différents, tels que technique, administratif, juridique, politique… etc.) ; une entité de « terrain », telle une maîtrise d’usage, mêlant usagers et travailleurs sociaux en l’occurrence ; et une entité de coordination,  sorte de   maîtrise d’ouvrage , faisant circuler la communication et les différentes avancées fonctionnelles. Aucune ne prime sur les deux autres, chacune tirant sa valeur de l’interdépendance qu’elle va être capable de créer et d’entretenir avec les autres, et qui lui conférera une auto-alimentation spiralée capable de la réorganiser en interne.

L’interaction entre ces trois entités est nécessaire pour continuer à construire le sens du partenariat et de son action, et à le réévaluer par rapport à son contexte changeant.

Il faut également envisager une forme plus nouvelle de circulation des informations. La création collective perd vite de l’information dans ses méandres, et comme l’information est vitale à l’alimentation d’un système complexe, les acteurs vont  doublement devoir inventer des formes de communication plus créatives que le compte-rendu. La communication en échelle étendue a été rendue possible par Internet, mais il semblerait que la capacité de communication stable du cerveau humain soit limitée à 150 personnes[17]. Les technologies de l’information, comme toutes les autres technologies, appellent l’acteur humain à  questionner le sens de leur interaction avec nos schèmes sociaux. Internet ne crée pas d’information intelligente, mais peut la faciliter. Il nous reste encore beaucoup à inventer en ce domaine, en n’étant plus seulement utilisateur d’un réseau de communication, mais en devenant des réseaux de communicants, où chacun se sent responsable de toute la communication véhiculée par le réseau. C’est encore très difficile au professionnel d’aujourd’hui, qui vit la prolifération de l’information comme un vecteur participant à sa déstabilisation ambiante.

Néanmoins dans le partenariat, les cases s’ouvrent, faisant s’évaporer les références stables du passé. On passe d’un système fermé à semi-fermé, voire ouvert, l’échelle de faisabilité là aussi doit changer, la compétence du système partenarial s’identifiant difficilement aux compétences des individus. Ceux-ci peuvent entrer et sortir dans le travail en réseau et ne sont plus systématiquement présents physiquement dans la durée de la co-production.

Les acteurs et les organisations professionnels en sont encore très gênés : l’individu ne sait comment rattraper son absence physique, le système ne sait comment la lui faire rattraper…On peut gager que la communication numérique pourrait nous faire progresser sur cette forme de carence-là, par des programmes sachant extraire l’information qualitative nécessaire à la perduration de l’auto-construction du système d’information, ce qui permettrait aux acteurs de rester connectés avec la production collective.

A ma connaissance, certes limitée, les modes de fonctionnement partagé de type « wiki » n’existent encore que très peu dans les partenariats institutionnels, et l’acteur comme l’Institution restent encore très prisonniers d’une donnée quantitative des informations à partager, exprimée par la peur de râter  « la » bonne information. C’est signifiant, bien entendu, d’une représentation encore très individualiste de l’intelligence, comme si la compétence du système dépendait d’une seule case et d’une seule brindille…

Conclusion

« L’aujourd’hui,avec ses minutes qui coulent dans le temps imminent, avec ses événements actuels et toutes ces choses dispersées dans la réalité présente, m’imprègne, et le passé, lentement, recule, se transforme en hier et avant-hier lointains. Je pense à l’heure tangible qui me fait face, à maintenant, à tout ce qui m’attend ». Goli Taraghi

 

Signer un partenariat, c’est aussi nouer un partenariat, c’est-à-dire lire une réalité commune pour l’inventer ensemble, reliance d’autant plus nécessaire lorsqu’il s’agit de chercher des réponses à la complexité humaine et sociétale, à la perte de confiance généralisée en l’avenir, en soi, de l’individu fragilisé, à l’institutionnalisation de la valeur solidarité ; tout cela qui apparaît comme un défi infini dans un monde trop fini.

Dans l’espace du travail social, la perte de références est là, affleurant sous la surface des certitudes fragiles des professionnels.

L’extension d’échelle que permet le travail en partenariat leur offre pourtant en ce contexte, de co-produire et de renforcer lune éthique forte qui, seule, peut nourrir leurs pratiques et leur donner du sens.

C’est donc un espoir à saisir  pour faire émerger une nouvelle forme de confiance dans leurs réponses à ce futur incertain qui les attend, et mordre à nouveau dans « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui [18]»…

 

Bibliographie

 

Edith Ackermann, Constructivisme et constructionnisme, quelle différence ? Cahier 8 du SRED, Actes du colloque : « Constructivismes : usages et perspectives en éducation »

 

Edgar Morin, La Méthode, T.6, ed Seuil

 

Miguel Benasayag et Gérard Schmit, Les passions tristes, ed La Découverte

 

Miguel  Benasayag, La santé à tout prix, ed Bayard

 

Daniel Bollinger et Geert Hosfstede  Les différences culturelles dans le management,   ed d’Organisation

 

Muhammad Yunus, Vers un nouveau capitalisme, ed JC Lattès

 

Michel Crozier, La société bloquée, ed Points Politique

 

Stéphane Lupasco

 

Stuart Kaufmann, At Home in the Universe, ed Oxford University Press

 

Seconde cybernétique et complexité, Rencontres avec Heinz von Foerster, sous la direction Evelyne Andreewsky et Robert Delorme, ed L’Harmattan

 

Robin Dunbar, L’hypothèse du cerveau social, revue des sciences 05/08 http://grit-transversales.org/

 

Goli Taraghi, La Maison de Shemiran , ed Actes Sud

 

Stéphane Mallarmé, Poésies, ed La Pléiade

 

Evelyne Biausser, Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique, Colloque de Cerisy « Intelligence de la complexité »

et Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage,  actes du colloque « Constructivisme et éducation », en cours de publication, ed du SRED, Genève

www.biausser.fr

 

 


[1] art .226-13 du Code pénal, article 9 du code civil, art 8 de la convention européenne des droits de l’homme

[2] « Unité complexe entre deux logiques, entités ou instances complémentaires, concurrentes et antagonistes. Dans la dialogique les antagonismes demeurent et sont constitutifs des entités ou phénomènes complexes » Edgar Morin, La Méthode, T.6

 

[3] « méta » conviendrait mieux que supérieur pour dire ce pont par-dessus les antagonismes

[4] Je parle des sociétés européennes

[5] « Dans l’époque du post-humain, l’alternative ne se joue pas entre le retour nostalgique de l’homme d’une part, et la dispersion de la vie naturelle et culturelle d’autre part, qui ne conçoit les êtres que comme des agrégats utilisables. Le véritable défi passe par le conflit qui oppose les tendances à la dispersion (… qui détruisent des dimensions de la vie et de la culture) et le développement des multiples agencements homme/nature/environnement/technique. » Miguel  Benasayag, La santé à tout prix,

[6] Les différences culturelles dans le management, Daniel Bollinger et Geert Hosfstede

[7] Petit test personnel : savez-vous décoder TSH, PLDU, PLIE, CLIC, PVR ? !

[8] Cf  Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique, Evelyne Biausser, www.biausser.fr

[9] Culture du centralisme, motivation d’appartenance et de sécurité, volonté de contrôle de l’incertitude …etc, on peut croiser Michel Crozier et Gert Hofstede, et bien d’autres sans doute,  pour comprendre notre résistance forte actuelle au changement.

[10] Le terme est de Stéphane Lupasco, autre épistémologue qui a travaillé sur une logique dynamique du contradictoire

[11] Cf  Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage, Evelyne Biausser  www.biausser.fr

[12] « Ce qui  qualifie un phénomène émergent, c’est une propriété collective qui n’est présente dans aucune des molécules individuelles …dans tous les cas, la notion d’émergence a à voir avec des phénomènes collectifs qui surviennent à un niveau supérieur à celui de leurs constituants. » Stuart Kaufmann, At Home in the Universe,

 

[13] Cf  Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage, Evelyne Biausser www.biausser.fr

[14] L’accommodation est un mécanisme consistant à modifier un schème existant afin de pouvoir intégrer un nouvel objet ou une nouvelle situation

[15] « Grâce à mon indépendance [d’observateur du système], je peux dire aux autres comment ils doivent penser et agir : « tu feras, tu ne feras point », c’est l’origine des codes moraux. (…) En raison de mon interdépendance [avec le système] je peux seulement me dire à moi-même comment penser et agir (…) c’est l’origine de l’éthique » in Seconde cybernétique et complexité,

[16] Rôle qui n’est pas limité à un seul individu

[17] Robin Dunbar, L’hypothèse du cerveau social

 

[18] Stéphane Mallarmé, Poésies

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