Jean-Claude Meynard, une mise en Œuvre du paradigme de la complexité

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« Etudie la Science de l’Art et  l’Art de la Science »

Léonard de Vinci, Carnets

Je ne me souviens plus très bien comment, ni à quelle occasion, mais un jour j’ai « rencontré » l’art fractal de Jean-Claude Meynard et j’ai tout de suite senti une intense curiosité à assouvir.

Bien évidemment mon intérêt pour les fractales[1] a joué en premier, les fractales dont j’ai dit dans un autre texte « qu’elles permettraient peut-être de penser l’enchevêtré [2]», qui me semblaient donc prémisses d’une autre forme de pensée dans un siècle où l’on n’utilisait encore et toujours que du linéaire à deux dimensions, horizontal et vertical.

Dans ce texte, je relatais mon expérience d’une formation au projet constructiviste qui était en elle-même un projet constructiviste, et donc de l’enchevêtrement du fond et de la forme dans la construction de la connaissance. De cet enchevêtrement naissait une spirale de processus propres à amplifier les transformations individuelles et collectives dans le groupe.

Ensuite, au-delà de ma curiosité artistique,  je désirais avidement connaître une autre traduction de la pensée de la complexité que celle que je pratique, à savoir l’approche philosophique mise en mots.

En lisant le Manifeste fractaliste dont Jean-Claude Meynard a été signataire, si le « paradigme de la complexité » me semblait clair au titre que je véhicule depuis des années la pensée d’Edgar Morin, je m’interrogeais vivement sur les façons de le traduire par l’expression artistique…

Quand j’eus rencontré la personne Jean-Claude Meynard et entendu ses explications, son construit du monde, j’eus la certitude qu’il fallait que je retransmette notre commune approche pour relier encore mieux ce qui est habituellement séparé : art et science.

Mais alors un frein nouveau m’apparut : je ne voulais pas faire une critique d’art de plus sur JCM –sans en avoir la compétence qui plus est. Car c’est le grand souci du « trans » : dès lors que l’on veut joindre des disciplines conçues comme séparées, comment éviter d’en parler avec la langue de l’une ou de l’autre ?

Je ne suis pas critique d’art, à peine un peu philosophe…donc je m’engage dans le défi qui n’est pas pour me déplaire : traduire la complexité par l’expression artistique, et l’expression artistique par la pensée complexe morinienne !

 

Pourquoi un art fractal ?

 

« Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés … »

                                                                                              Michel Serres, Petite Poucette

 

En 1997, onze artistes signèrent sous le nom « Les Fractalistes – Art et Complexité » le texte suivant, qu’ils appelèrent le « Manifeste du Fractaliste » :

1- C’est en fonction de propositions communes que nous nous regroupons. Ce collectif affirme avec ses œuvres le paradigme de la complexité chaotique-fractale.

2 – La problématique d’Art et Complexité est d’abord et avant tout une organisation visuelle, le potentiel à une construction sans limite, dans un processus sans fin.

3 – Notre activité fractaliste se manifeste au travers d’univers où abondent les formes aléatoires et proliférantes.

4 – Nous abandonnons la rationalité euclidienne au profit de processus imprévus et non programmés.

5 – La vision labyrinthique et son parcours aléatoire se proposent de reconstruire l’imaginaire et d’ouvrir une perspective nouvelle.

6 – Dans la spirale ordre-désordre, l’œuvre est l’émergence éphémère d’une hybridation : un passage.

7 – L’activité fractaliste, de la peinture aux nouvelles technologies, cristallise un champ où se matérialisent : réseaux, jeux d’échelles, prolifération, autosimilarité, hybridation, récursivité, structures dissipatives, « effet papillon », attracteurs étranges, infinitisation.

8 – Toutes nos œuvres son maximalistes; c’est par l’excès d’informations que l’on accède au vertige fractal.

9 – Le paradigme de la complexité chaotique-fractale constitue la dynamique privilégiée de la recherche contemporaine, des pratiques et du savoir.

10 – Aujourd’hui, nous nous engageons dans un renouveau radical du modèle de la création.

Jean-Claude Meynard s’engage ainsi dans une autre forme d’art, comme il l’explique lui-même, « pour échapper au vide qui régnait depuis  l’après-guerre, alors qu’en sciences comme en art, on rêvait d’autre chose ». Dans les années 80, déçu par la fausse illusion de nouveauté de la décennie, il ressent l’urgence d’une  forme d’écriture artistique différente. Il rencontre Benoît Mandelbrot dans les années 86, 87, et les fractales lui apparaissent  (ainsi qu’à une vingtaine d’autres Artistes dans le monde)  à la fois comme le vecteur de cette nouvelle écriture artistique qu’il recherche, et comme la focale différente qui changera le regard sur la société, et donc la changera…Si la connaissance est scientifique, alors « il faut proposer l’art comme un mathématicien ». Mais la séparation des disciplines et des approches règne et il est bien difficile de faire admettre un regard artistique/scientifique dans un monde qui n’a rien vu venir du changement, « un monde de sourds-muets qui ne veut pas bouger ».

Jean-Claude Meynard, dans les quinze ans qui suivent le Manifeste, construit peu à peu en même temps une œuvre et les nouvelles expressions qui en sont le produit et le producteur. Les titres de ses expositions retracent les jalons fondateurs de sa démarche :

Tohu Bohu, esthétiques de la complexité fractale, 1994, où il abandonne la géométrie euclidienne pour utiliser la géométrie fractale

Temps fractal, 2000, où le monde chaotique est ordonné par le fractal

Les Infinis, 2001, où il fait de son visage un objet fractal

Demeures Fractales, à partir de 2006, déstructurations organisées de l’espace-temps où les multiples niveaux et échelles se confondent et se répondent

Les Babels de 2006 à 2007, mythe illustrant le complexe à travers des plans, structures, matériaux, répétitions sérielles et enchevêtrements de silhouettes à demi dressées

Babel, la Géométrie des Enigmes – De l’Hyperréalisme au Fractal, rétrospective de l’œuvre 2010

les Hybrides , depuis 2012, illustrant le point 6 du Manifeste fractaliste: « Dans la spirale ordre-désordre, l’œuvre est l’émergence éphémère d’une hybridation : un passage » 

La science mathématique l’inspire de plus en plus : ses labyrinthes et ses puzzles sont construits en utilisant les algorithmes dès les années 80, puis les « outils du net qui depuis huit ans apportent une véritable révolution pour travailler le virtuel»,  suivis  des courbes de Pierre Bézier – courbes polynomiales utilisées dans la conception informatique de pièces automobiles et par la suite dans la synthèse d’images- et des travaux mathématiques et informatiques de Gérard Berry…

Une émergence de la pensée morinienne

« Ce que tu as vu n’est plus et ce que tu verras n’est pas encore »

Léonard de Vinci, Carnets

 

Le paradigme de la complexité tel que l’a énoncé Edgar Morin dans les années 90, posait le changement, voire la méta-morphose[3] que notre pensée occidentale connaîtrait, en s’affranchissant du formatage cartésien qui nous gouverne depuis trois siècles.

Ce principe de changement se retrouve dans l’œuvre de Jean-Claude Meynard en quatre applications :

le changement de regard

 

Abandonner la perspective euclidienne pour figurer un objet fractal demande le même changement d’échelle que passer d’une pensée linéaire à une pensée de l’enchevêtré.

Si nous ne changeons pas de focale, nous continuerons de vouloir faire entrer des décisions enchevêtrées dans les deux dimensions d’un empilement de strates et d’une juxtaposition de silos, ou continuerons de croire que la multiplication exponentielle des interactions en cours dans le monde, n’est qu’un accroissement linéaire.

Une société mondialisée n’est pas l’accroissement d’un Etat-nation, elle appelle une autre organisation pour en traiter les problématiques,  demandant un regard ayant changé d’échelle pour en trouver les réponses.

Le regard de Jean-Claude Meynard ne lit pas le monde en deux dimensions mais s’efforce de s’en affranchir. En multipliant les plans, les perspectives, les reliefs, les formes, il crée une vision labyrinthique et complexe comme un jeu de zoom. Il recompose les formes, les couleurs, les espaces existants, en mettant en évidence leur interdépendance, au demeurant cachée à l’œil rationaliste. Dans un objet fractal, il y a la permanence de la structure mais la variance des échelles modifie certains détails, voilà bien qui sollicite une compétence nouvelle de vision, obligeant l’œil et l’esprit à sortir de l’analyse par élément, objet par objet, ou problème après problème.

En nous donnant à voir des objets fractals au travers de ses entrelacs et réseaux infinis, et malgré la difficulté du support figé, Jean-Claude Meynard rend notre vision compétente à co-construire avec l’œuvre notre sortie du linéaire.

le changement d’outils

 

Sur le fondement très réaliste qu’on ne fait pas autre chose sans rien changer, Jean-Claude Meynard en est venu à utiliser de nouveaux matériaux et des outils novateurs issus du numérique. Le plexiglas, le Diasec –technique de silicone à froid  utilisée dans les arts graphiques– les programmes informatiques, les impressions numériques, alliés à l’enchevêtrement de sculptures, architectures et tableaux, contribuent à faire parler aux œuvres un langage global : l’œil ne saisit ni le sens ni la totalité de l’œuvre d’un seul coup. Mais là encore, la dimension est fractale, car notre entendement peine aujourd’hui –formaté qu’il est dans l’ordre du  linéaire- à entrer dans l’enchevêtrement structurel d’un objet fractal.

le changement d’expression

 

Le militantisme pour une  autre forme d’expression est inhérent aux nouveaux fondements scientifiques de l’Art énoncés par les Fractalistes. « Nous voulions une autre forme d’écriture artistique, qui ne s’appuie pas sur l’Art et la Science, mais qui propose l’Art comme un Scientifique, conçu avec les avancées de la Science, bref qui ne fasse pas comme si rien n’avait bougé… » . Jean-Claude Meynard travaille donc sur l’image comme nouvelle écriture, tout d’abord sous l’aspect hyperréaliste, ensuite grâce aux avancées du virtuel, qui permet une hyperréalité non réelle, tout comme celle des images fractales.

Devant ses œuvres –notamment la World globe, pour ne citer que celle-là- en un court instant de panique, on se demande dans quel espace-temps l’on se trouve : est-on un grand Humain dans l’infiniment petit ou une particule dans l’infiniment grand ?

Plus son œuvre va, et plus la notion d’espace semble se dissoudre à notre regard. En brouillant les références classiques qui nous permettaient de nous situer spatialement, l’œuvre de JCM se décale vers une finalité temporelle. L’éphémérité et l’émergence deviennent dimensions prégnantes, expression relatant une fois encore le changement de phase de notre société, où le temps a fini par absorber l’espace[4].

le changement de société

 

Enfin, derrière le paradigme de la complexité[5], il y a l’espoir de changer la société et ce qui la rend aux yeux de qui a pris conscience du vieillissement de ses structures, inadaptée : la stabilité des siècles précédents s’est muée en pétrification.

L’art fractaliste veut arrêter de stagner par négation du changement.

Il veut aussi privilégier l’interdépendance entre les échelles, telle que le permettent les fractales : même importance du global et du détail, chacun se comprenant par l’autre en une interdépendance construisant le sens du tout ; même importance du près et du loin, créant chez JCM une curieuse et différente perspective qui réveille l’œil et l’oblige à un effort pour se situer, tout comme dans le vertige de certaines images fractales. La complexité ne se traduira jamais par la simplification, mais bien par la complexification consciente des inter-rétro-actions.

L’art fractaliste privilégie largement les reliances, il ne s’agit plus d’art et science, mais d’une production de l’ordre du trans, qui sorte des cases bien étroites des disciplines séparées afin d’émerger à une échelle supérieure globale. En somme, un nouveau construit du monde qui débouchera peut-être sur les constructions d’un nouveau monde.

 

Conclusion aléatoire

 

L’art de Jean-Claude Meynard ne pouvait que me parler et me plaire.

Le même paradigme fondateur de la pensée complexe nous anime

Nous partageons les mêmes souhaits pour l’avènement d’un futur où le changement d’échelle soit enfin perceptible et traduit en faits de société, tels que l’ouverture des cases, permettant une intelligence du monde plus créatrice.

Et nous formons le même espoir -à pensée nouvelle, nouvelles clés- que les fractales facilitent l’accès à un monde (déjà) enchevêtré, en nous permettant d’y vivre mieux.


[1] Concept et équations mathématiques énoncés par Benoît Mandelbrot pour définir une courbe ou une surface trop irrégulière (de fractus : irrégulier) pour être décrit par la géométrie classique. Les objets fractals sont gigognes, c’est-à-dire que le tout est identique à chaque partie

[2] « Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage » Evelyne Biausser in Construction intraintersubjective des connaissances et du sujet connaissant, édition de l’Université de Genève, 2009

[3] « Désormais les mots de réforme ou de révolution sont insuffisants, la seule perspective de salut serait celle d’une métamorphose » Edgar Morin, Vers l’abîme, 2007

[4] Cf Accélération, une critique soci ale du temps d’Hartmut Rosa, ed La Découverte

[5] On se souvient qu’Edgar Morin, à la place du paradigme cartésien qui a assis l’intelligence du monde sur la disjonction et la simplification, propose que le paradigme de complexité lise le monde par la reliance et la complexification