L'humanisme confronté au réductionnisme

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L'humanisme confronté au réductionnisme

L’humanisme confronté au réductionnisme

 

« Mesurez, laborieux cerveaux, oui, mesurez

Ce qui nous sépare d’astres encore inconnus,

Tracez, aveugles ivres, parcourez ces lignes,

Puis voyez ce qui brise votre règle entre vos mains »

Leçons, Philippe Jaccottet

 

 

« On ne dit rien d’essentiel sur la cathédrale si l’on ne parle que des pierres, on ne dit rien d’essentiel sur l’Homme si on cherche à le définir par des qualités d’homme. L’humanisme a ainsi travaillé dans une direction barrée d’avance. » Antoine de Saint Exupéry, Pilote de guerre

 

 

Depuis la Renaissance l’humanisme se comprenait comme la quête de l’épanouissement de l’homme, en un développement parallèle à l’humanisation[1].

Aujourd’hui le réductionnisme ambiant a créé une échelle de pensée où triomphe l’élément infiniment petit et isolé des autres.

Il en résulte une réduction d’échelle de toutes les catégories fondamentales avec lesquelles l’espèce humaine s’est construite, telles que l’espace, le temps, l’utopie, l’éthique, la Nature…

Confronté à ces attaques des fondements de notre espèce, quelle dimension peut prendre l’humanisme ? Est-il encore un projet d’étape pour l’humanisation et son garde-fou ?

A l’heure de la remise en question de la notion même d’être humain, un changement d’échelle et de paradigme sont nécessaires à l’humanisme aussi, sous peine de voir advenir un projet contraire à l’hominisation[2].

Pour que risque d’advenir une échelle de pensée plus étendue, il nous faut tenter de relier en boucles systémiques ce qui est habituellement considéré séparément.

C’est ainsi qu’on s’essaiera à lire cette réflexion, où le temps est constructeur de sens, qui est constructeur d’intelligence collective, qui est productrice de démocratie et d’art, qui sont producteurs d’homme augmenté, qui est à même d’élaborer un nouvel humanisme…constructeur de temps, de sens, d’intelligence collective, de démocratie et d’art, d’homme, en échelle étendue, en des boucles sans fin.

La phagie des catégories fondamentales

« En ce moment, le pendule est dans la direction de la négation. Tout se passe comme si l’Occident était plongé dans une sorte de haine de soi qui envahit tout. » Rémi Brague, Modérément moderne

1- L’espace chronophagé

L’espace est-il encore au rang des éléments fondamentaux fondateurs de l’espèce humaine ? Est-il encore constructeur de l’espèce ? A-t-il un sens en soi ? On peine aujourd’hui à trouver un lien par le territoire dans nos sociétés exocentrées, dans nos familles géographiquement diasporées.

Avec la virtualisation de l’espace, sa prégnance sur l’homme par l’ancrage de celui-ci dans un contexte différencié, s’est dissoute. De quel espace je parle, dans quel espace je travaille, si je suis connectée à quelqu’un de Singapour ou de Seattle ? Suis-je en Orient ou en Occident ?

L’espace-temps d’Einstein a encore muté : l’espace est aujourd’hui mangé par le temps[3], la virtualisation abolit l’espace qui se réduit à du temps, denrée moins coûteuse à mettre en œuvre. Dans l’envoi d’un mél, ce qui fait réalité pour nous, c’est le temps que met la machine, pas l’espace parcouru par le message.

2- Le temps autophagé

Hartmut Rosa ouvre son analyse de l’accélération du temps[4] sur un paradoxe : « Nous n’avons pas le temps alors que nous en gagnons toujours plus »…

Paradoxe qui impose de se demander ce que nous gagnons. Le temps s’appauvrit et nous appauvrit. Il se dévore lui-même dans une accélération effrénée, inversement proportionnelle à la construction du sens. Le temps qui fuit de plus en plus vite nous fuit, et nous en sommes dépossédés par notre quête du toujours plus court terme. Le temps, en étant de plus en plus identifié comme un moyen extérieur à l’action, réduit sa capacité à construire le sens dans et par l’action.

La raréfaction des ressources temporelles (repérées par Hartmut Rosa en tant que généralisation du « court terme », de « l’expérience du temps bref/bref » où le vécu immédiat est riche en émotions mais pauvre en apprentissage à long terme, de « l’identité situative » où l’individu abandonne tout projet identitaire pour une flexibilité permanente ») ne nous construit plus.

Il faut redonner au temps sa vocation de constructeur de sens pour lui rendre une dimension fondatrice : le temps qui passe n’est alors pas une perte mais un gain.

J’ai enseigné une forme de projet que j’ai baptisée « constructiviste » car l’action et le sens en sont à la fois co-construits par les acteurs, et à la fois le sens et l’action se co-construisent l’un par l’autre[5]. C’est là un contexte produit et producteur d’intelligence collective, où le temps est l’ingrédient fondamental pour faire émerger du sens à partir des informations individuelles.

Si on borne l’action collective par un temps-moyen (« vous avez deux mois pour rendre ce projet ») au même titre que les autres moyens tels l’argent, les machines, le personnel, les locaux…etc, on ôte au temps sa fonction d’idéation.

Pas de projet de sens sans le temps nécessaire pour le construire, et pas de temps fondateur s’il reste réduit à un moyen dissocié du sens. L’intelligence collective, sous cet aspect, n’est pas la production d’un objet, mais le temps de l’émergence du sens.

3-L’éthique utilitarophagée

Récemment, je rencontrai l’organisateur d’un colloque sur le cerveau où je dois intervenir ; comme je l’interrogeais sur qui allait parler d’éthique, il m’a rétorqué : « l’éthique aujourd’hui, tout le monde s’en fout ! »

Passée la première réaction de stupeur, il faut admettre qu’il a raison. Lorsque je cherche dans les publications récentes, Internet ou la presse écrite ne me renvoient qu’à des réflexions plus ou moins techniques sur les avancées des biotechnologies, et je dois faire violence à mes croyances qui sont devenues des aprioris.

L’éthique au sens d’interrogation ontologique sur le devenir de l’espèce, ne semble plus une nécessité fondamentale[6]. En ce domaine aussi on réduit l’échelle à des thématiques moins globales, telles que l’égalité homme/femme, ou la qualité des films animaliers, ou la dérégulation de la finance…

Où se construit l’éthique ? Quelle chance a-t-elle d’avoir une place et de questionner face à la financiarisation et aux gains du matérialisme à court terme, de la satisfaction immédiate du désir, fût-il d’un rapport véniel et périssable pour l’individu ?

L’éthique se construit et construit du long terme, de l’impalpable, travaille pour le futur dans un but non immédiatement identifiable et utilitaire. L’éthique est dévorée par l’utilitarisme, bien plus attrayant au premier degré de la conscience :

Dieu ne sert à rien, la recherche fondamentale ne sert à rien, ramasser un homme tombé dans la rue ne rapporte rien, l’amour est bien moins sûr qu’une assurance-vie.

A l’aune d’une journée. Mais à l’aune de l’espèce ?

Celle-ci s’est–elle maintenue grâce à des actions utilitaires uniquement, en éliminant toute action gratuite ?

Quelle chance a l’éthique dans une société qui refuse de se projeter dans l’inconnu ? Quelle chance ont d’exister les projets pour l’espèce humaine face aux slogans immédiatement accessibles par l’esprit sur l’emploi, le logement, la revalorisation des retraites…certes buts de survie, mais buts réduits, limités, enfermés dans l’immédiateté (voire le passé).

L’éthique ne s’accommode pas de l’élément infiniment petit, car en la réduisant à de petites cases utilitaires, la dimension éthique disparaît. Et comme elle n’offre pas de réponse à l’échelle de l’infiniment petit, elle n’intéresse personne ; mais comme elle n’intéresse personne, on croit qu’elle n’est pas une réponse pertinente à nos problématiques postmodernes.

4- L’utopie rationalophagée

Avec la domination dans notre société de la trinité : utilitarisme, court terme, et rationalisme, on n’imagine guère une place de choix pour l’utopie.

Pourtant, sans utopie, pas de distanciation, pas d’échappatoire à la tyrannie de la réalité. Est-ce la conformation à la réalité qui a construit notre espèce, ou la désobéissance au visible qui a permis la créativité d’un pas de plus, d’un pas différent, d’un pas de côté ?

D’autant que la pensée hyperanalytique ambiante réduit encore la liberté d’être utopique.

On confond en effet aujourd’hui compréhension et hyperanalytique : il faut descendre indéfiniment au plus petit élément, même si celui-ci chasse le sens par un découpage sans fin et inutile de la réalité à partager. Je songe à un document sur un projet global autour de l’enfant, où les items se décomposaient ainsi :

1) l’environnement de l’enfant

1-a) la famille

1-a-1 les parents

1-a-2 les grands parents

1-a-3 les oncles et tantes

Peut-on imaginer que quiconque devant travailler autour de l’enfant ignore cet environnement, et cette analyse pesante apportait-elle une quelconque valeur ajoutée de sens ?

Hélas, l’hyperanalytique évite le sens et l’absence de sens fomente l’hyperanalytique, que l’on convie avec facilité pour pallier le vide créatif.

Un vide qui pourrait se faire plein s’il laissait la place à l’utopie, car celle-ci a besoin d’espace pour s’écarter du quotidien trop connu.

Même nos Scientifiques s’enlisent dans « toujours plus de la même chose » : à la recherche d’un outil mythique pour éclairer le Big bang, la théorie du tout, les manipulations de la génétique, alors qu’ils sont peut-être en panne d’utopie…

Dans une lettre à Maurice Solovine datant de 1951, Einstein précise : « je ne trouve pas de meilleur terme que « religieuse » (…) Chaque fois que ce sentiment est absent, la science dégénère en un empirisme sans inspiration. » A force de se vouloir rationaliste, la science s’est coupée de l’idée même d’une transcendance, qui lui conférait pourtant le pouvoir de décoller de la réalité, le pouvoir d’être créative.

Tout ouvrage de réflexion aujourd’hui commence par l’Histoire et finit par la Technique, rien d’utopique là-dedans, on ne se lâche d’aucune main…car ce qui questionne le sens ne se vend pas, et comme le sens ne se vend pas, il est classé improductif.

Partout donc on s’interdit l’utopie. Et comme tout ce qui n’est pas de l’ordre de la description (élémentaire et analytique) de l’existant devient utopie, on s’interdit l’espace de créativité/liberté qui va avec la rupture de la réalité immédiate.

Mais l’absence d’appel d’air restreint peu à peu l’échelle -de réflexion et donc de faisabilité-, entièrement occupée par la conjugaison de l’infiniment réduit et de l’infiniment analytique s’alimentant l’un l’autre.

Les décideurs – non pas ceux qui sont le plus informés mais ceux qui sont en position de décider- à savoir les Politiques et les Institutions, ceux qui organisent nos sociétés, écartent toute question de sens au profit des réalisations, activités, faits immédiatement identifiables et repérables.

Peu à peu ce qui est immédiatement identifiable est assimilé à la réalité opérationnelle, à l’exclusion de toute autre réalité.

En privilégiant le court terme –celui d’un mandat, voire de la dernière année d’un mandat, ou celui d’un dispositif, que chaque nouveau Politique se dépêchera de bouleverser- en ne convoquant pas le temps comme catégorie constructrice du sens, les décideurs font en sorte que le futur n’existe plus, ni dans la projection individuelle, ni dans la faisabilité collective, comme une donnée à construire.

L’absence de futur n’est donc que frustration, car soit elle est synonyme de peurs, soit elle engendre la désespérance d’une immédiateté sans postérité.

La rationalité interdit ce qui n’existe pas.

La rationalité interdit ce qui n’est pas immédiatement accessible

La rationalité interdit ce qui n’est pas présent.

réel (Ø utopie) →→→ réduction des possibles

↑←←←←←←←←←←←↓

Le réel privé d’utopie n’est qu’une case mortifère, anxiogène, toujours plus réductrice car ne pouvant s’alimenter que de réduction. Rien devant, rien de constructible, rien de différent…

La rationalité veut éviter la frustration de l’utopie mais engendre toujours plus la frustration d’un présent sans futur.

5-L’homme machinophagé

« Nous nous adaptons afin d’accommoder les exigences de nos machines »[7]

Alors qu’aujourd’hui, la science s’éloigne de plus en plus du monde perçu, on dirait qu’elle cherche à justifier sa rationalité par le recours aux outils largement informatisés.

La machine dite intelligente gagne du terrain sur la vie humaine.

Elle est très présente dans la communication inter-humaine, au point que certains prenant la partie pour le tout, confondent communication et outil de communication, oubliant que l’outil n’élabore pas encore sa propre finalité.

Elle permet certes des fonctionnalités avancées que l’homme n’osait imaginer il y a peu, tel l’accès au virtuel, plus jouissif que le naturel, si l’on en croit le nombre de sportifs immobiles courant sur un tapis, tout entiers dans l’attention aux données sur leurs corps que leur fournit la machine…

La place grandissante du virtuel diminue d’autant celle de l’expérientiel. Et la diminution de l’expérience directe –et donc de l’apprentissage processuel unique qu’elle nous procure- nous éloigne de l’appartenance de notre espèce au naturel, de son lien avec les autres formes de vie naturelles.

Plus encore, la place de la machine, de prothèse cérébrale et cognitive faisant de nous des Saint Denis au cou coupé tenant notre tête dans nos mains[8], passe peu à peu d’extérieure à intérieure, donnant jour à un projet ontologique « d’homme augmenté ».

Il y faut bien entendu la désespérance d’une humanité qui ne croit plus à ses ressources propres[9], sans doute parce qu’elle les nie au lieu d’en prendre acte comme d’un moment dans son évolution en panne (temporaire) de saut cognitif. Revoilà le temps, qui se rappelle à nous dans l’échec d’une théorie du tout, d’un éclaircissement quantique, ou de la révélation génomique…Et plutôt que d’admettre le rythme de notre évolution, nous voulons le précipiter…au risque de nous faire imploser.

La « machine peut tout » a ainsi remplacé la « science peut tout », qui s’était elle-même substituée à « Dieu peut tout ». Et nous voilà machinophagés en une accélération sans le frein de l’éthique ou du temps faisant sens.

Mais la question : « l’homme augmenté sera-t-il encore un homme ? » a-t-elle plus de séduction que la jouissance du « faisons-le puisqu’on peut le faire », argument des Transhumanistes à tout crin ?

6- la Nature anthropophagée

« Le face à face avec la Nature est devenu mortel pour elle : le sujet humain qui l’affronte veut la transformer, l’améliorer, l’augmenter voire la supprimer »[10]

Quel taux de déséquilibre entre notre écosystème naturel et l’écosystème artificiel que nous avons créé sommes-nous en mesure de supporter ? Quand il n’y aura plus d’eau, l’espèce humaine pourra sans doute encore trouver un moyen de survivre, mais qu’y gagnera-t-elle en qualité de vie ?

Certes, la mort et la maladie appartiennent à notre humaine nature et ne font pas partie de ses meilleurs aspects. Mais derrière le Prométhéisme dont le projet n’a jamais abandonné l’espèce humaine, il y a le grignotage du vivant par l’artificiel. En voulant dévorer l’inhumanité de la Nature, l’homme consume sa nature humaine. A l’Holocène, période de dix mille ans où se sont construites nos civilisations, a succédé l’Anthropocène[11], se caractérisant par l’exploitation forcenée des ressources terrestres, avec son corollaire de changements irréversibles affectant l’eau, le climat, la biodiversité…et même la procréation humaine[12].

L’homme convie donc, en une place exponentielle, la technique comme prothèse nécessaire à sa nature humaine, dans le même temps qu’elle la consume.

La dimension collective au centre du système

« Aujourd’hui, la cause est sans équivoque, sublime : il s’agit bel et bien de sauver l’humanité »

Edgar Morin, La Voie

Ce monde qui a changé d’échelle ne s’explique plus par la géométrie euclidienne ou la physique newtonnienne ; mais ni l’espace-temps, ni l’homme post-moderne, ni l’anthropocène, ni la physique quantique, ni le décryptage du génome ne sont sources d’une modélisation opérationnelle et rassurante du futur.

Je ne crois pas à l’idée commode -parce que réductrice et donc servant une pensée réductrice de l’espèce ! – que ce soit la rapidité d’évolution de la technique qui soit anxiogène pour l’espèce[13], et mette à mal l’idée de progrès.

J’accuserais plutôt l’absence de liens entre la technologie et les autres savoirs fondateurs de l’espèce humaine ; ainsi qu’un retour axé uniquement sur un bénéfice individuel (on ne peut agir sur les gènes ou installer une prothèse qu’homme par homme…) et non sur un projet collectif.

On peut concevoir que si le soleil n’est plus le centre du cosmos, l’homme ne soit plus le centre du système, et que cet élargissement de vision appelle un nouveau paradigme pour penser l’homme dans ce nouveau contexte.

La voie la plus commentée (suivie ?) aujourd’hui est l’homme individuel augmenté par la machine, qui a donné naissance au courant du Transhumanisme.

Il y en a néanmoins une autre, plus naturelle, encore qu’elle entrainerait de profonds bouleversements : mettre la dimension collective au centre du système.

Il y faut une vraie mutation à la base : passer de l’être individuel à « l’homme quanta [14]», où l’individu fonctionnerait par petits paquets d’énergie augmentée, apportant leurs lumières au système général et enrichis par lui en retour.

Il ne s’agit pas de (re)nier la valeur de l’individu pour revenir à un âge de pierre ou de statut de chair à canon, mais que cette échelle de valeur concoure à une dimension globale plus étendue que celle atteinte par un individu ou une collection d’individus juxtaposés, insuffisants à juguler la panne cognitive d’aujourd’hui. Cet « homme-quanta » serait un peu plus que l’individu, un homme augmenté par le tressage avec d’autres, en tant que rassemblés dans le cadre de « productions communes ».

Il en naîtrait au moins trois formes de productibilités différentes :

de l’intelligence collective, une nouvelle forme de démocratie, une autre forme d’Art.

1-L’intelligence collective

L’intelligence collective semble un leurre à beaucoup, parce qu’ils ne changent pas d’échelle pour la concevoir, restant dans la seule réflexivité, à savoir la capacité de l’homme à (conce) voir le monde à partir de son intériorité.

Et certes il n’est pas question de nier cette dimension intérieure, mais d’en faire une base du collectif, à la place d’une prison nous enfermant dans nos représentations individuelles.

Il faut pour réussir cette transmutation se donner la finalité de co-construire le sens de nos actions à plusieurs, se donner comme nouvelle discipline de pensée de faire émerger une représentation collective, construit qui n’existe pas à la dimension individuelle[15].

Construit qui ne peut exister à la dimension individuelle, par limitation cognitive (d’informations, d’expériences, de savoirs) et…intellectuelle, n’en déplaise à nos ego (peut-être les seuls surdéveloppés dans l’affaire ?!)

La co-construction de sens en amont des projets, des décisions et des activités est aujourd’hui insuffisante, en temps et en qualité.

De ce fait, elle paraît inutile (pour de plus ou moins bonnes raisons : pouvoir personnel, marges de manœuvre limitatives, intérêt à ne pas changer…) car elle est assimilée à une perte de temps et d’efficacité par rapport à la mesure du faire individuel.

Oui, co-construire le sens d’une action en amont est long et souvent difficile, si l’on ne l’évalue que comme production d’un objet fini avec ces items-là.

Mais si l’on étend l’évaluation de l’action aux processus collectifs, on voit tout de suite une autre échelle de gain : la co-construction du sens a produit une meilleure réponse, à plus long terme, pour plus d’acteurs, donnant lieu à plus de projets, leur apprenant en chemin à relier, amplifier, faire ensemble autrement…

En hommes-quanta ils n’ont pas seulement produit un ou plusieurs objets, ils ont aussi construit des formes apprenantes collectives de ce qu’ils peuvent faire et donc de ce qu’ils peuvent être ensemble.

Et même s’ils en ont des retombées individuelles, le plus important c’est ce qu’ils ont appris à être ensemble, car c’est là une échelle qui risque d’apporter un vrai changement, d’abord cognitif, ensuite sociétal, telle qu’une nouvelle approche de la démocratie.

2-Une nouvelle démocratie

 Le changement d’échelle de la case individuelle à l’homme-quanta pourrait également donner naissance à une nouvelle forme de démocratie.

Le sacro-saint suffrage universel, adapté sans doute à la forme d’action publique issue de la Révolution française, à l’humanisme issu des Lumières, pourrait céder la place à un homme-quanta dont la contribution serait une partie de la contribution collective, échelle pertinente pour changer de contexte et décider de réponses plus larges.

Un vote individuel est-il envisageable à l’échelle de neuf milliards de personnes ?

Un avis personnel mal ou insuffisamment éclairé est-il plus pertinent qu’une partie d’un tout plus éclairé ?

Est-ce que l’opinion du citoyen n’est pas enclose aujourd’hui dans une case éminemment restreinte, au prétexte qu’il n’a pas un avis d’expert, et qu’il ne possède pas la légitimité du politique ?

Les Conférences de citoyens existant depuis vingt ans au Danemark semblent nous apporter une autre réponse : une quinzaine de personnes tirées au sort sont formées de façon contradictoire au sujet dont elles devront traiter, à charge pour elles de fournir des propositions respectant l’intérêt général.

« Les observateurs de conférences de citoyens, même imparfaites, relatent souvent avec étonnement la mutation qui s’opère quand une personne ordinaire devient un citoyen investi d’une mission pour la recherche du bien commun. Pourquoi cette soudaine conscience de sa responsabilité par celui qui est sollicité pour contribuer effectivement à construire l’avenir ? Peut-être par la révélation qu’il peut comprendre mieux qu’il n’osait imaginer ? Ou encore par l’empathie partagée dans un groupe où des gens très différents sont amenés à résoudre ensemble un problème avec l’objectif unique du bien commun ? »

Si je me risque à un rapide commentaire de ce texte écrit par Jacques Testart[16],

je reconnais avec bonheur les ingrédients que j’énonce depuis quelques années comme base d’une intelligence collective :

la recherche d’un bien commun est ce que j’ai nommé souvent : « travailler en amont autour d’une valeur »

contribuer effectivement représente la visibilité du sens de « ce que nous voulons faire ensemble », les Acteurs se sentant directement investis dans leurs choix[17]

comprendre mieux car l’information n’est biaisée ni par la presse ni par les lobbies, de ce fait l’acteur lui rend sa confiance

l’empathie partagée : j’ai relaté combien la co-construction du sens initiait une spirale de confiance et de désir de continuer à faire ensemble[18]

des gens très différents, car la diversité est nécessaire à l’émergence d’une représentation collective sous peine de réduction à la logique dominante

résoudre ensemble un problème avec l’objectif unique du bien commun, je vois là le résumé de la méthode fomentatrice d’intelligence collective : faire émerger une représentation collective à partir d’une valeur partagée, d’où fusera le sens de notre action, qui se traduira plus facilement ensuite en actions, objets, productions…

Ces conférences de citoyens sont un début d’illustration de ces hommes-quanta, atteignant une globalité plus en accord avec les problématiques de notre monde étendu, par le tressage de leurs capacités individuelles.

Jacques Testart n’en parle pas, mais je le rajoute parce que je l’ai maintes fois constaté : en prime, l’intelligence collective est jouissive pour l’individu car elle lui rend sa liberté et sa créativité d’acteur…L’intelligence collective n’est pas une réduction de l’individu à l’autre, mais une extension le faisant accéder à une autre échelle de lui-même.

Le rôle de co-constructeur du sens pour l’individu lui rendrait plus intelligente la démocratie, tout en faisant accéder celle-ci à une nouvelle échelle, un nouveau souffle, et une nouvelle opérationnalité.

3- Une autre forme d’art

On ne peut imaginer une nouvelle condition de faisabilité collective sans envisager son expression dans l’art. En ce domaine aussi on est habitué à la création individuelle, à la juxtaposition de productions individuelles.

Néanmoins en cette sphère comme ailleurs, de moins en moins d’Artistes agissent seuls. Les Architectes, les Plasticiens travaillent avec des Informaticiens et des Techniciens qui leur fournissent logiciels et matériaux, mais aussi réflexion sur des matériaux, producteurs autant que produits de leur créativité.

Rudy Riciotti l’illustre avec la construction du Mucem[19] :

« Les vrais héros sont les ingénieurs quand même. Tous les ingénieurs qui ont défendu ce projet, parce qu’il faut faire des études d’aéroélasticité, des études en soufflerie, des études de traduction de résultats en soufflerie, des études pour fabriquer le moule, des études pour contrôler la planimétrie… Il y a Airbus Industrie qui a participé au contrôle dimensionnel des voussoirs. Et puis après, des gens qui travaillent la précontrainte, puis des gens qui font des études d’excès, puis des gens qui stabilisent les échafaudages, puis des gens qui font des amortisseurs de masse accordée…[La passerelle] C’est de la fumée de silice rassemblée avec des fibres. Et là, encore une fois, il y a eu treize ingénieurs pour identifier cette passerelle et six ouvriers pour la réaliser.

La France a toujours été en avance sur la culture cimentière, la culture béton, du point de vue de la recherche de développement. Ce chantier a été un grand moment de recherche de développement, un grand moment d’expertise nouvelle, un grand moment d’identification des comportements, des efforts dans la matière. En réalité c’est un projet très scientifique. On a inventé des processus nouveaux. On a inventé des modes de raisonnement nouveaux. »

N’est-ce pas là l’illustration d’une intelligence collective autour d’un projet de sens, à travers une nouvelle forme de production artistique collective, où art et technique sont enchevêtrés plus que juxtaposés ?

L’art ainsi prend une dimension moins linéaire, plus fractale, qui rend sans doute mieux compte de la fractalité du monde d’aujourd’hui[20] et de ses dimensions enchevêtrées.

Le travail d’architecture de Zaha Hadid[21] –et de ses 250 collaborateurs !- veut exprimer également une autre modélisation du monde bâti, à travers les principes du déconstructivisme, qui « revendique la philosophie postmoderne, en particulier ses idées de fragmentation et de polarité négative, qu’il associe à des processus de design non linéaire, à des thèmes comme la géométrie non euclidienne, en poussant à l’extrême des thèmes de l’architecture moderne comme l’opposition entre structure et enveloppe, entre plancher et mur. Les apparences visuelles des réalisations dans ce style sont caractérisées par une imprédictibilité stimulante et un chaos contrôlé.[22] »

Fractalisation de l’homme et imperfection du devenir

« Voilà que le progrès de la connaissance scientifique se traduit en termes de passage de la certitude à l’incertitude »

Thierry Magnin

Le statut d’homme juxtaposé, centré sur son individualisme, est né en Occident à la Renaissance et s’est développé dans et par la modélisation linéaire en deux dimensions -horizontale et verticale- d’un monde classique, jusqu’à la fin du XXème siècle.

Cette lecture s’est fissurée avec Einstein, Bohr, Von Bertalanffy, bousculant des fondamentaux établis comme des lois naturelles. La fractalisation, à la suite des travaux de Mandelbrot, apporte la nouvelle vision d’un monde se répétant à l’infini, de structure identique à toutes les échelles. L’esprit répugne encore à se faire à ce nouveau découpage, encore plus à l’utiliser pour produire de l’action ou (re)construire les sociétés, deux actes restant basés sur l’horizontal et le vertical[23].

Bien qu’ignorant sa condition fractale, l’homme reproduit dans l’avancée de son existence l’évolution de l’espèce ; de l’enfance préhistorique à la maturité moderne, voire postmoderne, chaque homme porte en lui l’histoire de l’humanité, en une répétition et un enchevêtrement infinis.

Vouloir prévoir ce que sera cet homme-quanta, comment il passera de l’homme juxtaposé à l’homme fractal, produit et producteur de la dimension collective, risque fort d’échouer, de par notre incapacité à imaginer l’aléatoire.

C’est en risquant pas à pas un individuel-collectif différent qu’on le verra advenir et se construire.

Il est pour l’instant difficile d’imaginer comment les morceaux d’individuel et de collectif pourraient s’enchevêtrer, se fractaliser.

Les Artistes sont peut-être mieux à même de montrer la voie de cette interpénétration individu-collectif, car peu enclins au désir de pouvoir sociétal, leur réalisation de soi est ailleurs.

Cette évolution de l’individu à l’homme-quanta modifierait la représentation que l’humanisme a développée depuis la Renaissance.

En effet l’homme au centre du système s’est nourri parallèlement de sa conquête de l’autonomie, engendrant concurremment l’idée d’une progression sans fin de l’individu, assimilée au progrès.

Si l’espèce a retiré du processus d’autonomisation des connaissances et une valeur technique ajoutée indéniables, qui l’ont sortie de l’obscurantisme et éloignée d’une condition animale, l’individu se trouve aujourd’hui bloqué par la recherche de l’optimum mythique que son autonomisation a engendrée.

De progrès en progrès l’autonomisant, l’individu ne sait plus agir aujourd’hui sans modèle ni solution optimum, sans garantie de maîtriser le pas suivant et sa trajectoire.

Sans doute est-ce aussi l’une des sources de la défiance actuelle de l’espèce humaine en elle-même : il lui faudrait accepter que son prochain pas se fasse sans le borner entièrement, et sans les boussoles qu’elle connaît.

D’où le recours à une technique toute-puissante parce que l’homme la croit maîtrisée…

Il nous faudrait bien plutôt admettre l’imperfection de notre devenir en faisant le pari de l’aléatoire[24].

Ce qui supposerait d’agir avec des trajectoires, plutôt que selon une finalité pré-définie.

En cela, concevoir un monde de probabilités à la place de la gestion linéaire, celle-ci étant déjà en échec.

La gestion linéaire du temps et de l’espace cède en effet la place à la virtualité.

La gestion linéaire des projets est remplacée par un ajustement à des finalités mouvantes suivant le contexte non moins mouvant.

La gestion linéaire de la vie est remplacée par le traitement des possibles au dernier moment.

Cela dit la fin de l’humanisme classique, corollaire d’une période d’autonomisation

de l’individu, via un projet défini, entraînant un itinéraire préconçu, sur la base de fondamentaux stables.

L’aveuglement passager ne signifie pas obligatoirement la fin de l’humanisme.

La levée du blocage cognitif qui révèlerait un avenir redonnant confiance en elle à l’espèce ne peut peut-être pas se produire si celle-ci ne mute pas d’échelle dans son raisonnement.

Plutôt que de chercher toujours plus du côté des outils et de l’élément infiniment petit, elle devrait se réunir en « petits paquets humains », hommes-quanta, autour de valeurs. Il en rejaillirait un nouvel humanisme, non pas centré sur ce que l’on peut faire techniquement[25], mais sur ce que l’on veut faire ensemble.

Trouver la valeur rassemblante de cet humanisme n’est pas une utopie. Elle existe déjà, c’est le bien de l’humanité à long terme, ce qui exclut naturellement de la faire imploser.


[1] Evolution culturelle de l’espèce humaine.

[2] Evolution biologique de l’homme dans son espèce

[3] Où l’on retrouve la métaphore de la phagie : Cronos, père des principaux Dieux, dévorait ses enfants…

[4] Hartmut Rosa, l’Accélération du temps, La Découverte

[5] Cf Evelyne Biausser, le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage

[6] Exception faite d’Edgar Morin, qui continue encore et toujours à prôner une « éthique en trois directions, en vertu de la trinité humaine : individu/société/espèce », La Voie, ed Pluriel

[7] Susan Condé, La complexité fractale dans l’art, ed La différence

[8] Petite Poucette, Michel Serres, ed Manifestes Le Pommier

[9] « L’homme finit par avoir honte de son origine naturelle, honte de devoir son existence au processus aveugle de la procréation et de la naissance. Il comprend devant la perfection de ses artefacts qu’il est lui-même imparfait parce qu’il est devenu, alors qu’il aurait pu avoir été fabriqué par lui-même. » Demain les posthumains, Jean-Michel Besnier, ed Pluriel

[10] Ibidem

[11] L’événement Anthropocène, de C.Bonneuil et JB Fressoz, Seuil

[12] 400 000 tentatives de fivète et 170 000 inséminations artificielles sont réalisées chaque année en Europe (in Jacques Testart, Faire des enfants demain, ed du Seuil)

[13] Laurent Alexandre, auteur transhumaniste de La mort de la mort , ed JC Lattes

[14] Quanta est le pluriel de quantum, terme introduit par Max Planck en 1900 pour décrire les paquets d’énergie indivisibles et égaux qui composent l’énergie à chaque fréquence (in Majit Kumar, le grand roman de la physique quantique, ed Champs sciences)

[15] Cf L’émergence de l’intelligence collective, une chance pour l’espèce humaine, 2006 ; Créer de la compétence collective par la dialogique, 2008, Quelle intelligence collective ?, 2009 , Evelyne Biausser

[16] Faire des enfants demain, Seuil et http://jacques.testart.free.fr

[17] Dans la démocratie représentative, cette dimension s’est perdue, ce qui explique l’abstention aux élections européennes : à quoi va servir d’élire quelqu’un que je ne connais pas et dont je ne saurais pas l’importance ?

[18] Cf l’amplification spiralée du processus, in Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage, Evelyne Biausser

[19] Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, ouvert en 2013 à Marseille- Interview de Muriel Maalouf

[20] Cf l’œuvre de Jean-Claude Meynard , bâtie selon le concept des fractales, http://jeanclaude.meynard.com

[21] www.zaha-hadid.com

[22] wikipedia

[23] Pensons au découpage taylorien de l’action en strates hiérarchiques et silos de services…ou encore au « millefeuille » de l’action publique en France : communes, intercommunalités, départements, régions, état, Europe…

[24] Ce qui en fait a toujours présidé à notre évolution (« Le monde n’a pu advenir que dans l’imperfection, un monde parfait aurait été une machine déterministe immobile et aveugle. » (Edgar Morin, ib)

[25] A l’instar de ceux qui se réjouissent d’un procédé permettant la suppression d’une séquence sur un gène comme un fait unique, sans s’interroger sur les diverses conséquences de cette manipulation…