New Zealand

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martinique sept 2010 006

J’ai buté tout d’abord aux quatre coins du vent

Sur la mer  infiniment recommencée qui nous isolait plus sûrement

Qu’une prison aux  grilles baissées.

Puis j’ai pris modèle sur les oiseaux

Qui ne  s’enfuyaient pas pour chercher d’autres paradis

Sur la planète  Pacifique.

Et je suis devenue cette eau qui sourdait des rivers,

De lacs mourant en chutes d’eau,

Des forêts de fougères, et même de  la terre.

 

Nimbe bleu, nimbe vert, habile aquarelliste,

La pluie teinte  l’île en un bichromatisme

Que les courriers d’Air New Zealand

Gravent au ciel en pointillistes.

Sous l’aile qui ploie la pesanteur  à leur image,

Les plaines du Canterbury jouent un scrabble jaune et  vert

Tandis que l’océan en plages répandu,

Grand bol avalé  goulûment, disparaît sous Christchurch

Sous ses avenues entaillées de  Terraces.

 

Voici Colombus et son horizon fuyant.

Comment me souviendrai-je  quand je serai si loin

De ses carrefours et de ses gens ?

Les  aimerai-je autant quand je n’aurai plus dans la tête

Qu’une tranchée  infiniment illuminée qu’un jour

Pourtant je me serais juré

De  ne plus jamais oublier ?

L’infinie rumeur des voitures s’écoule ce soir

Comme le sang de la mémoire.

 

Dans la Cathédrale édifiée telle un phare

Au milieu des marées,  un prêtre fait sa pub.

Il nous parle en français, et sur le mur on lit

Une prière en maori.

Dieu a-t-il donc besoin de langues

Pour exprimer l’inexprimable ?

Sur le parvis deux enfants  jouent de la cornemuse :

Ce son d’un vieux pays aujourd’hui étranger

Parle à leur âme mieux que les mots.

 

Lyttelton est un port de poupée, un jouet de bois

Bleu et rose,  dans une enfance tropicale

Naïvement posée ici.

Mais dans les  rues montantes, des relents de marins

De bouges et de putains nous  rappellent soudain

La condition des ports, de tous les ports du monde

Où les revolvers, les couteaux, et les poings ne sont pas

Des  armes pour jouer, mais larmes pour survivre

Dans cette jungle si  tranquille.

 

Les graminées de l’Otago

Couvrent d’une laine dorée le dos de  South Island.

Sont-elles rouille du temps ou bien sang des mineurs ?

Comme au Klondyke, depuis longtemps la fièvre de l’or

S’est  éteinte. Il n’en reste que la poussière

Du passé, une pépite de ce qui  a été

Et ne reviendra jamais plus,

Un musée où les sourires  sont en cire

Où le « jadis » sur du papier

Se vend maintenant  à la Caisse.

 

Au pub, pour fuir la rémanente humidité

Qui tombe du ciel gris  foncé,

Deux anglaises apprécient les brownies sucrés et le thé,

Comme à Oxford ou Exeter.

Elles aussi semblent d’un ailleurs A la Recherche du Temps perdu.

Arrowtown égrenant ses heures se  fige, photo d’époque

En roux et gris, dans le New Zealand Memorial

Là où finit le droit d’entrée des touristes.

 

Entre les lacs, les ponts suspendus d’un autre âge

Se  convertissent au Benji.

Dans le petit matin, les flèches d’or colorent

La chevelure des arbres d’une riche perruque d’été.

Et  l’ombre diagonale

Avant de ricocher sur l’eau bleue et glacée,

D’atteindre l’autre rive endormie dans sa nuit,

Sculpte un jogger  dont les longues foulées solitaires

S’écrivent dans le sable gris.

 

Plus loin sur la West Coast, on croque des oddfellows blanc pur

Et le goût de la menthe se mélange aux forêts

Toujours recommencées,  aux rouleaux de la mer,

A la côte sauvage éclatée en marais,

Derrière les bruns ajoncs mouillés .

Voici Knights Points et ses  rochers,

Sentinelles avancées qui dérobent aux vents

Un air de  senteurs tropicales.

Où sont les phoques au lourd regard plein de  reproches ?

 

Car extinction is forever.

Les yeux si pleins d’âme à ras bord

Jamais n’émouvront le chasseur.

Une pierre, un couteau, un  fusil, une voiture :

Autant d’armes de chasse à l’homme prédateur.

L’homme est un loup pour l’homme comme

Pour les moutons,  lapins, phoques et opossums,

Dont les pauvres dépouilles ensanglantent  les routes

Signant partout l’ingratitude du chasseur sans mémoire.

 

Sous la blanche lumière en perles diffractées

Que les  essuie-glaces, paresseusement éteignent,

Les glaciers disparaissent. Au  Mont Cook, nous fuyons

Les tavernes pleines de fumée, de musique et de  bière.

La course continue, c’est la malédiction

Frappant  l’humaine nature : fuir,

Fuir toujours vers demain, oublier  l’aujourd’hui .

Entre deux filaments de brume

L’horizon épais  s’engloutit.

 

Mais au lac Matheson, le soleil revenu

Traverse les fougères  d’arabesques dentelles.

Et les cris des enfants comme un écho répondent

Au Bell Bird dont le carillon découpe dans l’air pur

Un temps  immémorial venu du fond des âges.

Le lac a la couleur café,

La  couleur glauque des premiers jours,

D’où la vie est sortie rampante

Avant de conquérir son aérienne gravité.

 

Enfin Hari-Hari, le havre aux wapiti.

Dans la pluie qui crachine  ils mangent dans nos mains

De leurs bouches lippues, habiles et avides.

Un seul à l’écart, se résigne.

Il n’a qu’une semaine à vivre, l’abattoir est déjà dans ses yeux.

Chez les fermiers, le soir est  calme.

On parle travail et société.

La télé a ouvert une  fenêtre sur l’Europe,

Dans cet ailleurs fiché au cœur comme un regret.

 

Comme dans toutes les fermes du monde on s’étonne quand même :

Où  sont le Droit et le bon sens

Que ces fils de pionniers appliquaient  sans jamais douter ?

Des Australiens sont là, entre émigrés on est si  proche.

Quand cesse-t-on d’être émigré ?

Quand le cœur saigne  de ce côté-ci de la terre ?

Quand les yeux cherchent familièrement la  South Cross ?

La tête en bas ne veut pas dire

Souffrir du cœur  parce qu’il chavire.

 

Lupins, lupins jolis comme un tapis fidèle,

Guide sans faille qui  nous accompagnent à bon port

Frais et drus dans le vent du soir.

Les jours s’enfuient sans nous le dire

Sous le soleil brûlant de  l’amour partagé…

Mais l’ombre déjà se précise :

Elle a la forme  d’un avion.

Son aile remonte les Hémisphères et aussi la course

Du temps.

Nous ramenant sans fin à ceux que nous quittons.

©2006 www.biausser.fr

1 comment:

CONGIU Corine Sylvia4 novembre 2013 at 18 h 07 minReply

Magnifiquement écrit ! Quel plaisir !
Corine Sylvia CONGIU